Des droits à la réalité : inscrire l’avortement sans risque à l’ordre du jour de la 79e Assemblée mondiale de la Santé
5th June 2026
La semaine dernière, en marge de la 79e Assemblée mondiale de la Santé tenue à Genève, une réunion parallèle de haut niveau a mis en lumière une question cruciale mais souvent négligée dans le domaine de la santé mondiale : l'accès à des soins d'avortement sans risque. Seul événement de cette Assemblée consacré à l’avortement, la session intitulée « Des droits à la réalité : améliorer les résultats et les systèmes de santé grâce à des services d’avortement sans risque en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale », a lancé un message clair : la santé pour tous est impossible sans accès à des services d’avortement sans risque.

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Organisé par Rutgers, SheDecides, MSI Reproductive Choices et la Fédération internationale pour la planification familiale (IPPF), en collaboration avec les gouvernements du Bénin et du Royaume des Pays-Bas, cet événement a permis de mettre en avant le leadership régional de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique centrale, de partager de nouvelles recherches sur les lacunes qui subsistent en matière d’accès, et de souligner la volonté politique nécessaire pour traduire les politiques en actions concrètes.
Donner la priorité aux données et à l’expérience
Luc Lauwers, directeur adjoint de Rutgers, a ouvert la discussion. Tout en reconnaissant les défis sans précédent auxquels est confrontée la santé reproductive à l’échelle mondiale, il a rappelé aux participants l’importance d’ancrer le travail dans la réalité :
« Il est essentiel de recentrer ce débat sur les expériences vécues et les besoins des femmes et des filles, sur les données issues de la recherche et sur les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé… C’est précisément l’objectif de cet événement : mettre en avant les recherches issues de notre programme She Makes Her Safe Choice, tout en nous concentrant sur les progrès, le leadership et les solutions émergeant de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique centrale. » Karin Nilsson, directrice exécutive de SheDecides, a pris la parole à son tour et a fait remarquer que « l’élargissement de l’accès et du choix ne se fait pas par hasard » : il nécessite un leadership politique réfléchi.
L’ambassadeur Erica Schouten, représentante permanente des Pays-Bas auprès de l’ONU, de l’OMC et d’autres organisations internationales à Genève, a prononcé un discours liminaire et a salué le partenariat de longue date entre son pays et le Bénin : « Pour les Pays-Bas, c’est un honneur de coorganiser cet événement avec le Bénin, un pays qui fait preuve d’un leadership régional fort dans la lutte contre la mortalité maternelle. »
Dans la même optique, Françoise Sybille Assavedo, directrice adjointe du cabinet du ministère de la Santé du Bénin, a souligné les changements politiques historiques réalisés dans son pays. En 2022, le gouvernement a élargi les motifs légaux autorisant l’avortement afin de protéger la santé des femmes, créant ainsi l’une des législations les plus progressistes d’Afrique, à une époque où de nombreux pays restreignaient ces droits. Elle a déclaré : « Au Bénin, nous sommes passés des paroles aux actes… Et notre objectif de réduire à zéro les décès maternels pouvant être évités liés à des avortements pratiqués dans des conditions dangereuses revêt une importance capitale… Le Bénin souhaite garantir un accès égal à la santé. »
Pleins feux sur les directives de l’OMS en matière d’avortement sans risque
Bela Ganatra, de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), a souligné que les obstacles à l’avortement sans risque ne sont ni médicaux ni scientifiques, mais politiques et sociaux. « D’un point de vue scientifique, il y a très peu d’obstacles à l’accès à l’avortement sans risque », a expliqué Mme Ganatra. « Les obstacles résident dans la politisation, la stigmatisation et les contextes culturels et sociaux qui empêchent l’accès… Il est important que nous abordions cette question dans le cadre de la santé sexuelle et reproductive globale pour toutes les femmes. »

Mme Ganatra a salué le rôle pionnier du Bénin dans la modification de son cadre législatif visant à rendre les soins accessibles. Elle a également rappelé aux participants depuis combien de temps le consensus médical existe, soulignant que c’est en 1967 que l’Assemblée mondiale de la santé a reconnu pour la première fois l’avortement à risque comme un problème de santé publique majeur, et que les dernières directives de l’OMS sur les soins liés à l’avortement, publiées en 2022, fournissent aux États une feuille de route claire et fondée sur des données probantes pour leur mise en œuvre au niveau national.
Le leadership de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique centrale en action
La discussion s’est ensuite orientée vers la recherche. Après une courte vidéo sur les recherches menées par Rutgers dans la région (dans le cadre du programme « She Makes Her Safe Choice »), illustrant le parcours semé d’embûches auquel sont confrontées les femmes lorsqu’elles tentent d’accéder à des soins sans risque, la chercheuse principale de l’APHRC au Bénin s’est jointe à la discussion à distance. Audrey Sémévo Eunice Amoussou, a mis en évidence les obstacles persistants auxquels les femmes et les filles continuent de se heurter : « Les femmes et les filles des zones rurales ont toujours du mal à accéder à des soins d’avortement sans risque, malgré les efforts du gouvernement et de la société civile. L’accès à l’information, le manque de connaissance de la législation en raison d’une diffusion limitée, la désinformation et les contraintes économiques continuent tous de réduire l’accès des femmes à des soins de santé sans risque. »
Fatou Janssen, de MSI Reproductive Choices, qui animait cette partie de l’événement, a fait remarquer que si les lois changent, l’évolution sur le terrain prend du temps : « Le changement de loi au Bénin a vraiment fait la différence. Cela ne signifie pas que tous les problèmes sont résolus – non, ce n’est qu’un point de départ. Mais les recherches révèlent que, par rapport aux données précédentes, le nombre de femmes ayant accès à un avortement sans risque a considérablement augmenté, et c’est vraiment incroyable. »
Se tournant vers l’Afrique centrale, le Dr Anne-Marie Tumba, directrice du Programme national de santé reproductive (PNSR) du gouvernement de la RDC, a partagé, via un message vidéo préenregistré, les mesures concrètes prises par son pays pour mettre en œuvre le Protocole de Maputo, en particulier l’article 14, qui garantit le droit à un avortement sans risque : « Le ministère de la Santé et le ministère de l’Égalité de genre ont organisé plusieurs dialogues… afin d’élaborer la feuille de route nationale pour la mise en œuvre du Protocole de Maputo… Le ministère de la Santé publique s’est appuyé sur le Protocole pour élaborer les toutes premières normes et directives relatives aux soins d’avortement centrés sur les femmes, en conformité avec les directives de l’OMS.»
Elle a notamment expliqué comment la RDC avait mis à jour sa liste des médicaments essentiels pour y inclure la mifépristone et le misoprostol, en les intégrant au plan d’approvisionnement annuel du ministère de la Santé publique afin d’en garantir la disponibilité tant dans les établissements de santé publics que dans les pharmacies.
Par la suite, le Dr Thierry Lawale, directeur de la santé maternelle et infantile et des soins obstétricaux au ministère de la Santé du Bénin, a expliqué plus en détail comment le Bénin a mis en place des mesures pour lutter contre la mortalité maternelle, notamment des plans d’action pour les urgences telles que les hémorragies post-partum, en établissant de nouvelles directives pour le diagnostic précoce et en fournissant des bandages compressifs spécialisés. Il a également souligné qu’outre la garantie de soins de qualité à la demande des femmes, le gouvernement met l’accent sur la prévention et la planification familiale afin d’éviter les grossesses non désirées avant qu’elles ne surviennent.
Enfin, passant au Niger, Marie Adji, directrice exécutive de l’Association nigérienne pour le bien-être familial (ANBEF), a expliqué comment le pays montre des signes de progrès en matière de droits reproductifs : « Le cadre juridique au Niger a été élargi très récemment – en février 2026. Il autorise désormais l’avortement pour les femmes et les filles lorsqu’une grossesse résulte d’un viol ou d’un inceste… C’est une avancée très encourageante, mais elle présente également de nombreux défis. »
Elle a ensuite expliqué que pour transformer cette évolution juridique en un accès réel, il fallait surmonter de nombreux obstacles : clarifier la nouvelle réglementation dans tous les textes juridiques au niveau de l’État, intégrer de nouveaux protocoles et former les professionnels de santé, faire évoluer les normes sociales en concertation avec les chefs religieux et traditionnels, et développer en permanence le plaidoyer local et national pour protéger et consolider ces acquis.
La voie à suivre

Alors que la table ronde touchait à sa fin, un message final a été adressé aux participants: l’accès à des soins d’avortement sans risque est un droit humain fondamental et une nécessité de santé publique. La concrétisation de ces droits repose sur une volonté politique claire, un financement durable et des efforts coordonnés de la part de toutes les parties prenantes concernées.
Soulignant la nécessité de poursuivre cet élan au-delà du cadre de l’Assemblée mondiale de la Santé, Audrey Sémévo Eunice Amoussou a clôturé la session par un appel à l’action fort : « Nous devons continuer à travailler ensemble, à faire entendre notre voix, à partager nos expériences, à soutenir les innovations menées par les communautés, à faciliter l’accès aux ressources, à encourager la recherche participative et à promouvoir des partenariats inclusifs. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons, ensemble, réduire les inégalités et garantir des services accessibles et durables qui respectent les droits et les besoins des femmes dans leurs contextes respectifs. »
